Les PME, les oubliées du (très) haut débit en Belgique ?

haut débitPas toujours d’attention aux besoins en haut débit des PME

Lors d’un colloque à l’Université de Liège voici une dizaine d’années, un patron était venu témoigner de l’impossibilité pour sa PME, installée à Harzé près de Liège, d’obtenir une connexion ADSL. La situation était pénalisante au point de devoir relocaliser une partie de son activité dans la périphérie bruxelloise. Les participants avaient été frappés par la réaction très légère du directeur de Belgacom présent : celui-ci avait répondu que la qualité de vie est aussi importante que la technologie. Dès lors ce patron de PME, s’il ne disposait pas de technologies de pointe dans sa commune, avait par contre « de la chance » d’entendre le chant des oiseaux de la fenêtre de son bureau, ce qui n’est pas son cas du haut de sa tour du Boulevard Roi Albert !

Il n’est donc pas été étonnant que les PME n’aient pas fait l’objet d’un traitement prioritaire dans les plans d’infrastructure à très haut débit de l’opérateur historique, en particulier du côté francophone, vu que la densité moindre engendre un investissement proportionnellement plus important, et surtout là où ni Telenet ni Nethys ne le titillent.

Des parcs d’activités enfin équipés en fibres optiques

En 2017, la situation a t-elle changé ? Il semblerait que oui. En témoigne le récent engagement de Proximus de déployer la fibre optique dans 4 parcs d’activités namurois : Crealys®, Ecolys®, Naninne et Floreffe, avec un engagement de desserte jusqu’à l’entrée de chaque bâtiment. Il s’agit toutefois de 4 zones industrielles sur les 34 que compte la province de Namur et de moins d’un quart des 1100 entreprises présentes. De plus, il semble qu’il s’agisse d’une démarche pilote ponctuelle : un rapide coup de sonde auprès de 2 intercommunales indique que sur leur territoire provincial respectif, ce déploiement reste au stade de promesse sans échéance pour l’instant.

Seulement 0,1% de connexions fibres optiques en Belgique

Ce constat est confirmé statistiquement : Dans son dernier rapport officiel, le régulateur belge (IBPT – Institut Belge des Postes et Télécommunications) indiquait que le nombre de raccordement en fibres optiques (FWA, FTTH, FTTB) représentait 0,1% du total des connexions large bande rapide, soit de l’ordre de 4000 unités seulement dénombrées fin 2015, chiffre encore plus bas si on exclut les raccordements pour le secteur financier.

acces haut débit - Idate

Ainsi, dans son dernier rapport, le bureau spécialisé IDATE ne reprenait même pas la Belgique dans son classement des pays européens équipés en FTTH (Fiber-To-The-Home)

En revanche, la Belgique est à la pointe de la montée en débit

Si le nombre de raccordement en fibres optiques est particulièrement faible, en revanche la Belgique fait partie des pays européens à la pointe au niveau du pourcentage de connexions Internet d’au moins 30 Mb/s. Si ce type de raccordement est essentiellement résidentiel, les entreprises l’utilisent régulièrement… quand il est disponible là où elles se situent : en effet, ce développement découle de l’important plan d’investissement d’un demi-milliard d’euros lancé par Telenet (« de Grote Netwerf ») en Flandre. Ainsi 2/3 des connexions de ce type sont fournis via le câble coaxial, qui dessert peu de parcs d’activités en Wallonie. Le réseau de Proximus tente de reprendre des parts de marché avec la technologie « VDSL vectoring ».

Ainsi, si les ménages sont de plus en plus nombreux à pouvoir bénéficier de connexions Internet très rapide (près de ¾ fin 2015), en revanche les entreprises ne se trouvent moins souvent dans une telle situation, en particulier en Wallonie où des zones tant en province de Liège, Luxembourg, Namur, et Hainaut restent encore mal desservies, avec des connexions qui ne dépassent parfois pas les 4 Mb/s.

carte haut débit en belgique

Taux de couverture en Internet haut débit de la Wallonie (Source: IBPT – 2016)

Parfois des entreprises n’ont d’autres recours que d’utiliser une connexion 3G pour se connecter à Internet, là où le débit est meilleur avec la technologie sans fil, avec un coût d’abonnement semblable, mais par contre un coût nettement plus élevé en cas de transferts élevés de données et surtout un temps de latence très médiocre par rapport à un raccordement filaire.

Les PME ont-elles besoin de la fibre optique ?

Quant aux entreprises qui peuvent obtenir des connexions à très haut débit par le réseau cuivre ou coaxial, si l’essentiel d’entre elles s’en contentent au stade actuel, elles sont néanmoins de plus en plus nombreuses à ne plus s’en satisfaire et à vouloir exiger la fibre optique. Compte tenu de leur taille, elles ne peuvent toutefois se permettre de payer les montants astronomiques (plusieurs milliers d’euros) qui sont demandés pour un raccordement spécialement pour elles.

Les raisons invoquées pour passer à la fibre sont rarement parce qu’elles ont besoin de débits supérieurs, mais surtout parce qu’elles doivent disposer d’un raccordement internet à très faible temps de latence (c’est le cas d’entreprises de services actives dans le traitement de données, mais aussi des PMI qui, dans le cadre de leur adaptation au numérique, se dotent de machines de production télécontrôlées à distance, et même des TPE qui ont opté de permettre à leur employés le télétravail, avec accès à distance à toutes les applications informatiques internes, et celles qui pratiquent l’e-learning vidéo).

Une autre motivation importante est le niveau de qualité de service, en particulier le taux de disponibilité, où, grâce à la fibre optique, il est possible d’obtenir des SLA (Service Level Agreement) nettement meilleurs. Lors de son dernier colloque annuel du GRACO le 10 janvier 2017, l’ARCEP, le régulateur français a recueilli des témoignages très intéressants de dirigeants de PME soulignant que l’accès au très haut débit est un levier de développement et fait partie des critères de (dé)localisation d’activités économiques (une consultation est en cours sur les solutions pour accélérer l’investissement dans la fibre optique et favoriser la numérisation des entreprises françaises).

Le marché permettra-t-il d’atteindre l’horizon « fibres optiques » ?

Ainsi, cela fait maintenant ¼ de siècle que tous les spécialistes voient la fibre optique comme un horizon technologique à atteindre. Celui-ci se rapproche, mais n’est pas encore palpable, en particulier pour les PMEs.

Certes, beaucoup d’entre elles peuvent se satisfaire de l’offre actuelle, nettement meilleure que dans les pays du pourtour méditerranéen (encore que certaines zones, comme Barcelone, sont à la pointe avec un FTTB généralisé), et il existe bien d’autres attentes plus fondamentales qu’un patron de PME voudrait voir satisfaire en Belgique, telle qu’une meilleure mobilité. Il n’est reste pas moins qu’il serait erroné de croire que les forces du marché règleront elles-mêmes la problématique de la desserte en très haut débit des PME.

Poussé dans le dos par Telenet, dont le réseau en câble coaxial permet technologiquement des débits supérieurs à la paire de cuivre, Proximus a annoncé début 2017 un plan décennal d’investissement de 3 Milliards € pour déployer un réseau en fibres optiques, avec l’ambition de desservir 50% de la population en fibres optiques, mais dans un horizon de 10 ans. Pourtant, dans le domaine du numérique, 10 ans sont presque assimilés à une éternité, quand on compare à l’Internet qui s’est ouvert au commercial voici une vingtaine d’années. Et ce pourcentage sera quasiment atteint en se limitant à équiper les 5 principales agglomérations belges. Pour le reste, « la densité de l’habitat est très faible ». Cet argument est certes pertinent, s’agissant d’investissements nécessitant de coûteux travaux de voiries, proportionnels à la longueur des raccordements. Mais la réelle non-motivation ne serait-elle pas plutôt : «l’intensité de la concurrence y est très faible » ?

10 ans d’avance au Grand-Duché ?

Couverture en haut débit du LuxembourgOn ne peut en effet être indifférent à la situation de notre « petit » voisin, le Grand Duché de Luxembourg. Au moment même où l’opérateur historique belge annonçait vouloir desservir 50% de la population en fibres optiques pour 2027, le Luxembourg annonçait avoir dépassé 50%… maintenant, même dans ses très nombreuses communes rurales.

Ainsi en date du 30/6/2016, le Luxembourg comptait 143 400 raccordements FTTH (51% des logements et locaux) : 66900 via la technologie FTTH P2P (qui permet aisément une mutualisation entre plusieurs opérateurs) et 76500 via la technologie P2M. Le taux de couverture est d’ailleurs cartographié, commune par commune, sur le Geoportail.lu, modèle soi-dit en passant de facilité de réutilisation de données publiques.

Comment le Luxembourg peut-il avoir (au minimum) 10 ans d’avance en la matière par rapport à la Belgique, alors qu’en ce domaine une décennie est une échéance plutôt lointaine.

Et comment ce qui est déjà une réalité à Wiltz ne pourrait être atteint de l’autre côté de la frontière, par exemple à Bastogne ou à Gouvy, qui font partie des communes belges où la couverture complète en ADSL se fait paraît-il encore attendre ? Notons qu’outre la vision politique en la matière, la compétition n’est vraisemblablement pas étrangère à ce dynamisme luxembourgeois : ainsi 33,5% des raccordements en fibres optiques au Luxembourg sont commercialisés par des opérateurs alternatifs.

On ne peut que se réjouir que cette problématique fasse l’objet en Wallonie maintenant d’une réflexion attentive dans le cadre du plan Digital Wallonia, avec des négociations avec les opérateurs en contrepartie de la suppression de la « taxe Pylônes » (voir question parlementaire de la députée M-D Simonet et la réponse donnée par le Ministre Marcourt : ).

Probablement faudrait-il néanmoins ne pas en rester à une intensification des investissements pour la desserte sans fil (4G), mais aussi aborder une réflexion sur la manière de mieux stimuler la compétition sur le marché, d’autant que les décideurs politiques disposent de leviers, tant chez Proximus que chez Nethys, qui rappelons-le sont des opérateurs respectivement majoritairement et totalement publics, et que certains y ont placé leurs « hommes » comme administrateurs… rarement bénévolement semble-t-il 😉

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